Sous le pavé, la poésie

Sous la pavé, la plume…” est un blog littéraire édité par l’écrivaine et lectrice assidue Martine Roffinella, qui met en avant des parcours d’auteurs*, permettant dialogues et rencontres, découvertes d’expériences et de styles.

En ces temps d’entre-deux, elle a choisi d’ouvrir une parenthèse pré-estivale en créant un pont poétique et de m’y inviter avec la possibilité sympathique de partager ma vision de la poésie avec celle de Jean Claude Bologne, dont les mots, pour parler de l’acte poétique en évoquant un sens mystiquement** désencombré, plaisent à l’athée au citron que je suis.

Voici l’article : https://martineroffinella.fr/poetiquez-vous/

L’acte poétique est impossible à décrire puisque cela regarde chacun et qu’au moment de le vivre, on est dans tout (parfois dans rien d’ailleurs) sauf dans l’analyse. Ensuite, je n’ai jamais eu envie de passer du temps à expliquer des évidences, justement parce que ce sont des évidences. En plus du fait qu’elles ont de multiples facettes.

Cet exercice a donc été compliqué, non pas à écrire mais à appréhender. D’autant que se mettre en avant n’a jamais fait partie de mon désir, de ma culture ni de ma personnalité. Mais j’ai choisi, maso que je suis, d’accepter l’invitation. Et parce que mon cœur balançait pour ce sujet qui me touche.

Soulignons qu’en ce qui me concerne, cette période de déconfinement – puisqu’elle se définit ainsi apparemment – s’est accompagnée d’une fatigue de l’esprit assez marquée. Le contexte n’était donc absolument pas pour écrire quoi que ce soit, qui plus est sur une notion extrêmement sensible : l’acte d’écrire de la poésie. J’ai donc pondu à l’arrache ma vision du moment.

Celles et ceux qui me connaissent comme fuyant les contraintes et la lumière seront sans doute étonné(e)s. Mais après cette crise planétaire, le fait est que les neurones ne réagissent plus qu’en titubant –, autant dire que je ne suis pas moi-même actuellement.

Dans ce genre d’exercice, et bien que je déteste cela profondément, il est ardu de ne pas parler un peu de soi à un moment puisque c’est justement l’expérience et le contexte de sa propre “formation” d’être humain qui font de chaque personnalité sa complexité, aboutissant à divers actes d’expression, sous de non moins diverses formes.
Créer est une chose, se mettre en avant en est une autre, incompatible. Les raisons sont à la source de tout. Elles se respectent.

Bien que très réticente, je me suis donc flagellée pour aboutir à cet exercice ludique, ne serait-ce que pour découvrir, réfléchir et poser mon regard sur la raison pour laquelle je ne peux m’empêcher de vivre en poésie. Je remercie Martine pour cet interlude qui m’a confortée dans ce que je pense.

La liberté est ce qui me tient à cœur. Mais j’imagine que j’enfonce une porte ouverte. Je ne sais si c’est être rebelle de n’appartenir à aucune pensée, aucune religion, aucun parti, aucune communauté, à aucune famille, aucun milieu, à aucun pays. “Citoyen du monde” comme on dit parfois. Je préfère “lunaire”.

Mes amis, poètes, artistes ou autres, sont de toutes régions du globe, parmi lesquels des Anglo-Saxons. La plupart d’entre eux pour qui les frontières n’existent pas, ne cherchent pas à être connus, puisqu’on se reconnaît déjà. Seule la vie compte, c’est ce qui rend intrinsèquement heureux, quoi qu’il arrive. Et le fait de pouvoir poétiser sa vision du monde.

Je me sens donc poète même quand je n’écris pas. Sans savoir pourquoi ni comment l’expliquer. Je ne dois pas être la seule. Mais pourquoi toujours expliquer ? Le poète tente de rendre visible l’invisible ? De même que le peintre.

Dans l’article intitulé “Poétiquez-vous !” :

– Lorsque j’écris “pour accompagner et respecter le reste du vivant” : il faut lire à la place “pour soutenir”, “pour aimer”, bien qu’accompagner, c’est aussi tenir compagnie (à la Nature donc). “Le reste du vivant” comprenant bien sûr l’ensemble du végétal, de l’animal et du minéral, tout ce qui vit hormis les humains – une espèce pour laquelle j’ai fini par avoir peu de considération, en dehors de quelques-uns.

Oui, la planète est ma meilleure amie et c’est uniquement pour elle que j’écris, pour la consoler. Sans doute pour lui demander pardon. Pardon pour tout ce qu’on lui fait subir, tout ce qui me déchire les yeux dès que je sors.

Quant à “laver la tôle de notre suffisance” (initialement, le titre principal de mon texte), c’est aussi une façon d’apostropher le genre humain, de lui dire que la beauté et (peut-être) l’expression poétique travaillent à dénoncer ou à adoucir les conséquences de sa morve, induite par sa terreur.

– Lorsque j’écris par ailleurs que “la poésie, c’est supporter de se tromper, d’avoir mal de voir la réalité“, ce n’est pas que ça heureusement, et il aurait fallu que je nuance, car j’évoque beaucoup de choses derrière. Mais cela aurait été trop long de détailler. Et puis en avais-je envie ? Soit on se tait, soit on dit tout. Ce genre de texte, court, avec des phrases souvent hors contexte, mises bout à bout est toujours plus ou moins frustrant. Et c’est aussi pour ça que je parle rarement. (Nonobstant le fait que vivre à son rythme n’est pas forcément conciliable avec un engagement à rendre à une date du calendrier grégorien.)

Mais peu importe si les interprétations diffèrent de ce que j’ai réellement à l’esprit. Personne ne me connaît mieux que moi, c’est le principal. Et Einstein est mon ami. Lui sait que j’ai pondu cet exercice en mode automatique. Et il présente heureusement des jeux de mots invisibles. Il m’arrive aussi d’utiliser un mot pour dire son contraire (petit clin d’œil à Jean Tardieu), ce qui peut fausser la route du lecteur sans qu’il s’en aperçoive.

Je revendique un anticonformisme sans lequel il me serait impossible de respirer. Les comportements humains – et Edward T. Hall expliquait très bien la complexité de la communication humaine dans son essai “Le langage silencieux” – m’échappent tellement qu’il me semble parfois être habillée d’une légère forme d’autisme.

Car les rapports humains, dont j’ai découvert assez tard qu’ils étaient basés à 90 % sur des rapports de force et de manipulation, me sont totalement irréels et impratiquables. Je me prends si peu au sérieux que mon humour tombe souvent à l’eau en face d’esprits différents, formatés, socialisés.

Jouer à être, paraître, répondre ce qu’il faut comme il faut, m’a toujours étonnée et rendue muette par un tsunami d’incompréhension. Je sais bien que chaque milieu a ses normes – et tant mieux pour ses membres si cela les rassurent –, je les connais d’ailleurs. Ce n’est même plus qu’elles m’insupportent ou me font rire : elles m’indiffèrent.

C’est sans doute pour cela aussi qu’écrire de la poésie me permet d’être totalement libérée ; débarrassée de contraintes et d’académismes, souvent futiles, dont je me fiche. Ne pas se soucier de se “positionner”, d’être dans une case, encore moins dans un moule, ou de ne pas écrire comme il faut.
Parce qu’il ne peut en être autrement, continuer à être libre d’esprit, libre tout court, fuyant les masturbations intellectuelles environnantes, prisonnières de leur peur du jugement, menottée dans leur ego.

Mon but n’est pas de plaire aux autres, mais de pouvoir discuter avec le chat du voisin qui passe par là. La vie, c’est juste ça. Les expériences que j’ai vécues expliquent peut-être ce recul sur la vie – et cette incompréhension vis-à-vis de certaines réactions de mes congénères. Heureurement, l’humour intrépide qui nettoie tout arrive parfois à repeindre les barrières pour sauter par-dessus.

J’ai été ravie de lire Jean Claude Bologne (l’absence de trait d’union n’est pas une erreur). De sa vision de l’acte poétique et de la poésie en général, il en parle très bien ; en tout cas, je le reçois comme proche, dans son expérience, comme dans sa vision, de l’acte poétique. J’aime aussi quand il dit “l’important est d’avoir vu, non d’avoir écrit”. Et beaucoup quand il parle du silence.
Oui, “écoutons le silence”.

C’est vrai que toute poésie est inexplicable. Quand j’étais enfermée au lycée (sic), j’ai eu une professeure de français passionnée par sa matière, qui nous a fait découvrir Joachim du Bellay et François Villon. J’ai immédiatement été happée par les poèmes de ce dernier ; par le fond plus que par la forme car comme dans tout poème, c’est le sens qui m’intéresse.

Le hic est qu’il y a tant et tant de poètes qu’en citer quelques-uns est tout de suite réducteur.
Alors “cultivons notre jardin” dans une modeste universalité et tout ira bien.

Anne E. Ropion

 


* L’écriture inclusive m’insupporte, principalement pour une raison esthétique. Peu importe le sexe ou le genre, une personne est une personne. Je continue d’écrire comme j’ai toujours écrit. (Les offusqués ne manqueront pas de passer leur chemin.)

** En référence à son livre “Une mystique sans dieu” (éd. Albin Michel, 2015).